Mayonnaise (Éric Plamondon)

par davidhbrt

Le Quartanier, 2012

Après une lecture fort satisfaisante de Hongrie-Hollywood Express, j’ai décidé de poursuivre avec le volume 2 : Mayonnaise. Et même si dans ce livre l’attention se transporte désormais sur Richard Brautigan, on a vraiment l’impression de poursuivre une seule et même lecture.

S’il y a par intermittence des liens forts qui tiennent l’unité avec HHE, comme cette tendance inéluctable vers le superficiel (culminant dans ce roman-ci au chapitre 109 « Ronald Reagan »), il demeure au final un glissement du culturel au psychologique (existentiel) dans Mayonnaise. En retraçant la parcours de l’écrivain culte qui s’est suicidé en 1984, on se rapproche beaucoup plus près de Gabriel Rivages. Le propos de Mayonnaise porte sur le malaise existentiel d’un écrivain, sur ce qui le pousse à écrire. L’écriture comme substitut au potentiel autodestructeur, on retrouve l’idée symboliquement jusque dans la machine à écrire :

« La récente invention d’un certain Sholes est prometteuse. Les droits sont acquis. La chaîne de production est légèrement modifiée. La première Sholes & Glidden Typewriter sort des usines en 1873. On l’appelle aussi la Remington #1. On est passé du chien de fusil à l’alphabet. L’industrie de la machine à écrire est née. Elle porte en elle le souvenir de la gâchette, sa genèse. Quand on appuie sur une touche, on tire une lettre. Ça fait tchac !  Il y a là l’écho des détonations passées. Tous ces écrivains qui se sont suicidés, c’est à force de tirer toutes ces lettres comme des balles. Ils ont les victimes d’une lettre perdue. » (p.90-91)

On dit de Richard Brautigan qu’il est le dernier des beatniks. Et bien à lire les faits saillants de son histoire, puis à les mettre en parallèle avec Gabriel Rivages, grand admirateur de Brautigan, on se demande si cette manière d’écrire et peut-être d’exister (ou de mal-exister) peut réellement s’éteindre. Du moment qu’on accepte cette conception de l’écriture :

« Quand tout le monde a envie d’aller au resto, si je reste seul, je m’en fous, je vais écrire. Quand tout le monde a peur de se retrouver au chômage, je m’en fous, parce que, si je n’ai plus de travail, je vais écrire. Quand tout le monde part en vacances, je m’en fous, parce que, si je reste là, je vais écrire. Quand il fait beau ou qu’il pleut, je m’en fous, parce que je vais écrire. Quand on me retrouve seul à l’aéroport ou dans le train, je m’en fous, parce que j’écris. Quand il faudrait que j’aille dormir parce qu’il est assez tard, je m’en fous, j’écris. Dans la salle d’attente, j’écris. Dans les chambres d’hôtel, j’écris. Quand les jours sont trop longs, les plaies trop vives, l’espoir à zéro, j’écris. Le reste du temps, je me demande ce que je pourrais bien écrire. » (p.187)

De la nourriture, du travail, du climat, de la route, du sommeil, de l’ennui, de la douleur, et du désespoir et de l’incertitude ; de toutes ces choses contingentes, l’écriture libère. Peut-être est-ce une libération trop vertigineuse, trop déstructurante ? Elle demeure néanmoins.

Et puis il n’y a pas que la raison profonde, il y a la manière d’écrire aussi. Voici comment Rivages conçoit l’écriture de Brautigan :

« Brautigan écrit comme il pêche. Il nous appâte avec un détail et file dans la vie et la mort. Au dernier moment, il ferre d’un trait d’humour. Il nous tire de la rêverie comme une truite hors du torrent. » (p.138)

En fait, il n’est difficile de voir que c’est là exactement la manière d’écrire de Plamondon. Comme le pêcheur qui choisit sa mouche, Plamondon choisit minutieusement son détail pour que son lecteur morde.

Pour ma part, j’ai bel et bien mordu. Et je remontrai même le courant jusqu’à Trout fishing in America.

Bref, tout aussi agréable que Hongrie-Hollywood Express.


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